Richard Maguet

Citation de Henry Portal - Une peinture de la ferveur, ferveur, qui dans les dernières années confinera à la mysticité

Texte daté d’avril 1965 à l’occasion de la rétrospective Richard Maguet d’Amiens.

À Denise Maguet
 
En recevant ici ses œuvres, la ville d’Amiens honore en Richard Maguet le fils de la Cité, le soldat des deux guerres et le peintre.
 
Il fut l’élève du sculpteur amiénois Albert Roze et il se projeta à Paris à l’âge de 17 ans, pour se consacrer à la peinture et parachever par la visite des musées, des galeries d’art et la fréquentation de nouveaux camarades, son éducation artistique.
 
Époque difficile pour un débutant privé d’argent et de relation, sauf l’amitié du peintre Berthold Mahn qui lui fut d’un grand secours. Richard Maguet n’eut point peur d’affronter des besognes para artistiques. D’aplomb sur terre, il s’arc-bouta contre les bourrasques de la vie et la dureté des hommes qu’il sut vaincre en s’en faisant des alliés.
 
La guerre vint, et nous l’imaginons à Verdun où il fut volontaire pour des “coups francs”. Il y gagna la médaille militaire et ne fut démobilisé qu’au tout dernier moment.
 
Il se maria à Lucienne et eut un enfant, Bernard. Nous les retrouvons dans une petite pièce d’un sombre immeuble de la rue St Honoré, où il ne put se livrer à de grandes toiles. C’était même difficultueux de peindre de petits formats, après avoir bousculé les chaises et la table.
 
Il exposa dans de bonnes galeries de Paris et d’ailleurs. Sa peinture probe, sérieuse, l’imposa. Si elle était un peu sombre, c’est qu’il ne faisait aucune concession pour plaire. Il confirma lui-même sa probité en déclarant : “Si j’étais malhonnête, il me semble que cela se verrait dans ma peinture.”
 
À l’occasion de sa première rétrospective à la galerie André Monier de Paris, Albert Camus écrivit : “ À peine un ton chante-t-il qu’il l’éteint progressivement… ”. Et plus loin : “ Son regard se portait naturellement vers la nature, c’est ce qui l’empêcha de voir la peinture contemporaine. ” Cette peinture – la sienne – aux tons sourds, paraît un peu sévère ; ce n’est point un défaut, mais une manière qui correspond à la nature du peintre. Au xviie siècle les Le Nain employèrent souvent ces tons bruns. Philippe de Champaigne ou Frans Hals, des noirs et des blancs, en quantité dominante. Au siècle suivant, ce fut la joie de vivre dans le raffinement des fêtes galantes.
 
On a dit que Maguet – dont la figure, avec le temps, prenait du style – finissait par ressembler à Corot, d’après un profil photographique : Richard avait de beaux yeux noirs, autant étaient blanches ses dents, bien alignées et son nez très bien fait, qualité assez rare. Mais les dieux jaloux, dès son enfance, à la suite d’un accident, lui laissèrent une cicatrice à la lèvre mais qui n’arriva pas à le défigurer.
 
Jean Grenier le déclarait “bon vivant, aimant la bonne chère et le bon vin, la plaisanterie, non la gaudriole, le vin, non l’alcool, l’amitié, non la camaraderie”.
 
Ce qui plaisait encore en lui, c’était la richesse de sa nature, sa générosité de cœur, écrivait Berthold Mahn dans le Mercure de France. “ Sans elle, le don constant de soi-même, l’artiste est bien démuni et ne peut aller fort loin – mais ces qualités il les possédait comme personne ”. Là se verrait encore la ressemblance avec Corot. Mahn parla aussi de sa ferveur, cette ferveur qui, à la fin de sa vie, allait trouver un aliment à sa mysticité. Encore un point de contact avec Corot, chrétien et catholique.
 
La franchise et la spontanéité de Richard – dont parle Jean Grenier – lui firent contracter nombre d’amitiés. Je n’ai connu personne en avoir autant et dans tous les milieux. Parmi elles, il y avait des artistes qui œuvraient d’une façon contraire à la sienne, mais qui reconnaissaient sa valeur.
 
Citons encore Camus : “ Un homme se juge aux fidélités qu’il suscite, celles qui accompagnent encore Richard Maguet au-delà de la mort ont une qualité qui force le respect ”.
 
L’écrivain et peintre américain Henry Miller, assure que le véritable artiste doit avoir un peu de folie en lui et qu’il préfère donner son œuvre plutôt que la vendre. Ce fut le cas de notre ami.
 
Jamais la moindre vanité ou vantardise. S’il omettait de signer ses peintures prêtes à être exposées ou déjà vendues (celles-ci à la fin de sa vie) n’en est-ce point une preuve ?
 
Ses tableaux commençaient d’entrer dans des collections importantes, lorsqu’un beau jour – vraiment beau entre tous – il fut désigné comme lauréat de la bourse d’Abd-el-Tif, cette villa Médicis d’Alger. Voilà nos trois Maguet sauvés, protégés. Époque de bonheur : Richard eut d’abord la révélation du Midi en traversant, pour la première fois, la Provence. Et plus tard il peindra à St Rémy, à Graveson et, en 1937, par l’obtention de la bourse Abd-el-Tif, à St Paul-de-Vence. Sans cela il n’eut connu que les brumes du Nord et il n’aurait pas été un peintre complet. Le savaient bien les Flamands, les Allemands d’autrefois qui allaient étudier les maîtres sous le ciel de l’Italie.
 
Mais le destin jaloux veillait : Lucienne, sa femme, mourut à Alger. De bonheur, m’assura-t-on !
 
Mon frère, dans une période de pessimisme et pressentant que Richard, privé de soutien, allait retrouver les affres d’une vie pénible, me dit : “Il n’y aura pas une femme pour l’épouser, surtout, avec un enfant à élever !”
 
Mais il y a plus de cœur qu’on ne pense sur la terre et de désintéressement, et notre ami retrouva vite le bonheur. (Charles Titre  “colon” ne fera pas d’objection au choix de sa fille Denise et deviendra mécène de Maguet).
 
L’on me dira : “Il n’aimait donc pas tant que cela sa femme” ou bien : “il l’a vite oubliée”, erreur. D’abord, le temps imparti au deuil est pure convention, qui fait semblant de donner du cœur à qui n’en a pas ; et ici, je vais ne pas plaire à tout le monde, ou gaffer, en citant ce paradoxe d’Oscar Wilde : “quand un homme se remarie, c’est parce qu’il adorait sa première femme. Quand une femme se remarie, c’est qu’elle détestait son premier mari”. Je donne cette idée pour ce qu’elle vaut. Elle est érigée en règle, et la règle comporte des exceptions.
 
Maguet s’installe enfin ! dans un atelier. L’atelier : le rêve de sa vie. Il put y peindre de grandes surfaces, pour lesquelles il était destiné.
 
Remué par cette alternative de malheur et de bonheur reconquis et, en réaction avec son premier milieu, il devint pratiquant et il s’adonna à des sujets religieux. Il trouva en sa femme accord et compréhension. Mais le cruel destin n’avait pas dit son dernier mot : la deuxième guerre fut déclenchée et il fut mobilisé 2 c classe dans un régiment de spahis, lui, l’ancien fantassin ! Spahis ! pour lui rappeler dérisoirement l’Afrique.
 
Ayant un enfant, ayant fait l’autre guerre et médaillé, aurait-il dû être appelé à reprendre du service ?
 
À Senlis, il connut de dures corvées. Enfin, il trouva un havre en la cantine. L’atmosphère ne fut pas pour lui déplaire, la cantine étant un endroit humain où le soldat se délasse.
 
C’était trop beau. L’exode de 1940 inexorable eut lieu et Richard partit avec son régiment, jusqu’au fameux embouteillage du pont de Sully-sur-Loire, bombardé par les Italiens. Il y trouva une mort cruelle.
 
Qui pourrait me contredire en affirmant qu’il eut rendu plus de service à la France en continuant à peindre ?
 
Son fils, Bernard le vengea en s’engageant dans la Résistance puis incorporé fut tué du côté de Besançon, étant parachutiste, en voulant porter secours à son capitaine blessé.
 
Il nous reste l’œuvre de Richard Maguet, veillé, entretenu par Denise, sa femme.
 
Je n’ai parlé ni de ses dessins, ni de ses lithos. Ils sont vivants. Il a peint tous les genres et illustra “Le Cabaret” d’Alexandre Arnoux.
 
Cette rétrospective d’Amiens, importante aussi par le nombre, renforce mon sentiment que j’avais de sa vision aiguë, de son honnêteté suprême, à une époque d’originalité douteuse où la peinture commençait à devenir l’anti-peinture.
 
Sa manière, toujours la même depuis ses débuts, donna à l’ensemble l’unité. Celui qui cherchait tout, sauf l’originalité voyante, a fait une œuvre qui ne pouvait être signée que par lui.