Richard Maguet

Citation de Henry Portal - Richard Maguet, un pré-impressionniste

Ce texte a été publié lors du salon d’automne de 1941, dans un ouvrage édité à la mémoire du peintre par la librairie d’art Louis Reynaud en même temps que celui de Jean Grenier.

À une heure particulièrement tragique de nos destinées, il me faut aiguiser ma pensée d’une pointe plus pénétrante, afin de reconsidérer, avec la gravité qu’elle comporte, une œuvre soucieuse d’éviter tout éclat et qui a répudié les soucis de la mode, son aspect décoratif et son magnétisme.
 
Après les malheurs que nous avons connus, l’esprit et la vue ne peuvent plus se complaire aux petits jeux des époques faciles ou, tout au moins, les admettre tous sans un examen inévitable. La France, remettant en balance ses productions, doit leur trouver un poids différent. Si elle a mis plus de temps que d’autres à faire valoir ses beautés naturelles, c’est, qu’au fond, elle les connaissait mal ou les ignorait. Il en est de même de son patrimoine artistique. Ainsi le renouvellement d’intérêt que présente la rétrospective de notre ami, au Salon d’Automne, cette année 1941.
 
La mort d’un artiste peut faire bénéficier son œuvre d’un jugement plus équitable et plus large, si celle-ci apparaît bien isolée des contingences et décantée des poussières de la vie qui faussaient son évaluation.
 
Mais, d’abord, nous devons saluer une vie de probité qui fut traversée d’autant de joie que d’amertume ; elle connut tour à tour les illusions et les désillusions, le bonheur et le malheur.
 
Il est des artistes dont on se hâtera d’oublier l’homme en eux ; Maguet ne sera pas de ceux-là. Son pouvoir de sympathie était grand dans beaucoup de milieux ; il laisse un vide difficile à combler. Si j’emploie cette expression si galvaudée, c’est hélas ! en connaissance de cause.
 
Il découvrait à ses amis des qualités merveilleuses, exceptionnelles, autant par absence de scepticisme que parce qu’il était dans la ligne idéale de la vie.
 
S’il paraissait parfois orgueilleux, en montrant ses tableaux, c’est que, toujours respectueux de la vérité, il pensait par cette attitude momentanée, obliger son auditeur à considérer ce qu’il avait cherché et à faire état de la rigueur qui s’imposait dans son œuvre ; c’était aussi par habitude de la lutte, qu’il le soupçonnait d’admirer des peintres plus brillants que lui et qui ne le valaient pas. Mais, face au travail, sa modestie au service de l’art reprenant le dessus, il s’empressait de faire mieux que dans la toile qu’il venait d’achever et en laquelle il ne trouvait plus qu’insuffisances.
 
Que de tableaux déchirés, dont il ne gardait, et rarement, qu’un morceau, qu’il affectionnait encore ! C’est au point que ses amis lui demandaient de les faire héritiers des toiles promises au feu.
 
Taillé pour une longue lutte, mais seulement pour la lutte directe, directe comme sa pensée, franche comme sa figure, carrée comme ses épaules ou sa silhouette, il ne mettait pas plus d’eau dans son vin qu’il n’en aurait mis dans le puits pour noyer la Vérité. Aussi, ne lui faisait-on pas admirer ce que son honnêteté refusait d’accepter.
 
À l’Exposition coloniale de Vincennes, en présence de longs sapins rigides et réguliers, on avait planté, contre un grand mur jaunâtre, un olivier si jeune qu’un novice ne pouvait soupçonner la forme toujours différente des autres que son tronc prendrait un jour. Richard, qui ne connaissait, à vrai dire, que la campagne du Nord, bien qu’il sût, pourtant, combien cet arbre avait été chanté et peint, s’écria : c’est ça l’olivier !
 
En 1933 et 1934, il devait l’admirer épanoui dans son climat et le peindre souvent, car il eut la chance, bien méritée, d’être reçu pensionnaire de la Villa Abd-el-Tif, à Alger. Ce séjour lui révéla – tous soucis matériels enfin écartés ! – la beauté méridionale, le dépaysement exotique et le bonheur. Mais il les paya cher et au comptant – ou presque – puisque, dès les premiers mois, il eut la douleur de perdre sa première femme.
 
Ce voyage et quelques autres dans le Midi et en Bourgogne, ne furent que des embardées dans l’existence de ce citadin qui vécut surtout à Amiens, sa ville natale et à Paris.
 
Pendant la grande guerre, on apprend que le soldat Maguet fut volontaire “pour des coups durs” à Verdun.
 
Vingt ans après sa libération (car il ne fut démobilisé que parmi les derniers), malgré ses états de service, son âge et sa situation de père de famille, il dut refaire, soldat de 2e classe d’un régiment de travailleurs, des corvées bien plus pénibles qu’à la vingtième année, et envers lesquelles il se sentait, disait-il, devenir fou.
 
Démobilisé, des amis lui trouvèrent un emploi dans le camouflage civil, rattaché à l’armée, et il devint ingénieur rétribué à titre temporaire. Mais, non ébloui par la fonction, ni fasciné par l’argent, il quitta ce travail, pour lequel il n’avait pas grand goût, dans l’espoir de retrouver des amis au camouflage de l’armée où, comme il y avait droit, il pensait entrer.
 
C’est à ce moment qu’il reçut de l’État sa première commande : les Loisirs, sujet d’une décoration pour une école de Pontoise. Court et dernier instant de bonheur ! Car, remobilisé il se vit incorporer dans un régiment de spahis – lui, qui avait fait son service dans l’infanterie ! – et, en dépit de sa médaille militaire, tombèrent sur ses épaules les gardes d’écuries succédant aux non moins pénibles gardes de police. Il ne put obtenir les quelques journées nécessaires à l’achèvement de sa décoration.
La série noire devait continuer jusqu’à la fin de sa vie.
 
Le 29 mars, j’étais venu le voir à Senlis, lui apportant un Gérard de Nerval, avec l’espoir que la poésie de ce livre, lu dans la région où il était, serait un dérivatif à ses travaux d’Hercule. Sa générosité ne souffrant d’être distancée, il répliqua aussitôt, en m’offrant, parmi d’autres gentillesses, un livre de Péguy, envers qui il montrait beaucoup d’admiration.
 
L’amertume grandissant chez Richard, sa sensibilité s’énervait.
 
De savoir, par contre, le sort malheureux réservé à des artistes de son âge n’était pas une consolation pour lui, mais une amertume de plus.
 
L’exode de juin conduisit sur la Loire Richard Maguet où, à la suite d’un bombardement, il trouva la mort le 16 juin 1940.
 
Il est enterré dans le jardin d’un café de Saint-Pair, face au pont détruit de Sully.
 
La Loire a-t-elle voulu situer pour l’avenir celui qui, né à l’extrémité nord de l’Ile-de-France, ne devait pas finir ses jours au-delà de sa limite sud ? Elle n’a pas révélé non plus s’il fut noyé et à quel endroit.
 
Elle oppose à nos questions son silence troublé par tant de tragédies.
 
La mort de Richard nous fut ménagée, dosée plutôt, par près de quatre mois d’ignorance et d’incertitude. Dans ses derniers jours, il devait connaître l’état de souffrance d’Amiens, sa ville natale, où était resté son père. Nous ne savons quelles furent les dernières paroles de notre ami.
Peut-être s’appliquait-il, en traversant l’Orléanais, cette phrase de Péguy : “Depuis cette canonnade où tout devait commencer jusqu’à cette nuit tombante où tout devait finir” ?
 
Ce qui frappe, en regardant pour la première fois les tableaux de Maguet, c’est leur caractère sérieux. L’apparence foncée renforce cette impression ; la solidité de l’exécution nous rappelle que nous avons toujours tendance à prendre pour des tableaux des esquisses agrandies. Cependant, s’il peignait largement on ne le remarquait plus à cette époque, encore actuelle, où la brosse déborde, parfois, avec trop d’ivresse.
 
Rien ne chatoie ; rien ne chatouille l’œil, rien dont on puisse dire c’est charmant ! Aucun jeu d’harmonies pour elles-mêmes. En échange, s’affirment une rigueur absolue dans l’application des valeurs et un amour très vif de la nuance.
 
Si son coloris n’est pas nouveau, à nos yeux actuels, ses toiles se reconnaissent d’emblée. (s’il n’avait pas adopté une manière, il avait sa personnalité), notamment pour l’emploi des blancs et des bruns foncés, profonds, souvent très beaux, qu’il a su réaliser et qui constituent les oppositions majeures de sa palette. Ses jaunes et ses rouges, bien que toujours dominés par la peur d’éclater en fanfare, ou ses bleus, ressortent vivement par l’entourage des tons rompus, contrairement à certaines peintures où les gris, jouant à vide, ne font valoir aucune couleur, aucun ton pur.
 
Si les ocres et les terres de Sienne ont reparu sur les palettes pour exalter un nouveau langage, Maguet, qui s’en tenait au style traditionnel, voire impersonnel, cultiva, outre ces couleurs, la terre d’ombre, cette fleur du mal de la peinture, qui attend son poète.
 
Il a des tons bis, chers aux Le Nain, ces peintres qui parurent si longtemps académiques, et, comme eux, certains gris, que de nombreux artistes ont, depuis, ressassés et enlaidis à plaisir.
 
Il est réaliste par la véracité de ses tons, plus que par le sujet. C’est le populisme qui l’est par le sujet seul, et qui rappelle au peuple que ce qu’il a sous les yeux, peut avoir une valeur d’art. Maguet, qui ne dédaignait aucun sujet, peignait aussi bien ces édicules de ville en voie de disparition, qu’un bouquet décoratif de fleurs.
 
Si le réalisme, toujours mâle par le courage de sa franchise, paraît, dès l’abord, un peu vulgaire, c’est qu’on n’aime pas toujours voir ou entendre la vérité. L’impératrice Eugénie oubliait de penser à la magnificence des Percheronnes, quand elle reprochait à Courbet son naturalisme.
 
Si on a préféré longtemps les italianisants Stella ou Valentin aux maîtres du Laonnois, c’est que le public a de l’attrait pour ce qui féminise l’art : le chic et le chiqué de l’écriture, l’évocation vaporeuse, le brio froufroutant ou, s’il penche vers les manifestations de la force, il n’en retient que ce qui l’excède : la brutalité ou la surenchère. Des peintres, qui se croient audacieux, n’échappent pas à cette tradition.
 
Maguet ne voyait pas l’utilité d’ajouter aux valeurs si justes (joie spirituelle) le plaisir, qu’il jugeait gratuit, de rapports de couleurs (joie pour l’œil) ; sachons l’accepter. S’il fut gourmand et prodigue de vie, il fut un artiste économe.
 
On ne remarque pas, non plus, dans son œuvre, l’exposé de problèmes nouveaux ; passe encore ! Mais ce retour à la peinture, là même où l’avait trouvée les avant-coureurs de l’impressionnisme, ne fait-il pas, maintenant, figure de nouveauté ou de renouveau ? Et les chemins battus des musées n’ont jamais détourné les précurseurs de leur route.
 
Cependant, il se posait, devant chacun de ses tableaux, les éternelles questions. En parlant d’une nature morte qu’il venait de commencer, il expliquait : “Je veux qu’elle soit au poil.” Il entendait par là, non le rendu minutieux, étroit, mais le maximum de réflexions, de soins, de scrupules, dont il entendait faire bénéficier son nouveau tableau. Il ne pouvait donc plaire par la virtuosité qu’il aurait acquise en se répétant, tout en privant les œuvres futures des problèmes particuliers qu’elles auraient exigés.
 
En pensant à des théoriciens qui, se privant du secours de la nature, ont rejoint la décoration par voie d’affiche, à deux dimensions, avec la réclame en profondeur – venant trop en avant – il disait, en dévoilant ses dents régulières et blanches : “Ils se posent moins de problèmes que nous et ils ne font qu’appliquer automatiquement ce qu’à vingt ans ils ont cherché une fois pour toutes.”
 
Il me demandait, en faisant mon portrait : “La ressemblance y est-elle cette fois ?” Et le bon sens amiénois, enrichi de franchise totale, de conclure “Eh bien ! moi, si je ne la trouve pas, je la cherche.”
 
S’il ne fut pas influencé par les artistes vivants, il trouvait son appui en allant au Louvre, le dimanche, après avoir, la dernière année de sa vie, entendu la messe. D’ailleurs, son œuvre est plus un conservatoire de formes éprouvées, une chapelle où les demi-teintes infinies et la pénombre permettent plus de recueillement que n’en permettrait une évocation aérée et libre dans la joie de la grande lumière.
 
Des Primitifs, il retenait surtout la leçon de Masaccio.
 
Il avait en horreur la Visitation de Ghirlandajo, trop colorée, à son gré de bleu et de jaune (ou trop restaurée). De ces deux grands siècles de la peinture, le XVIe et le XVIIe, il admirait surtout Le Titien, Rembrandt, le Tintoret, le Greco, Murillo, les Le Nain. Du XVIIIe, il mettait en avant : Chardin, et du XIXe et du XXe, il vénérait Goya, Corot, Courbet, Géricault, Delacroix et Cézanne.
 
Maguet, qui ne faisait pas “moderne” et dont l’œuvre ne devait plaire qu’à un public moins étendu que celui qui s’était emparé de la mode, Maguet, dis-je, vendait, en somme, assez bien ses ouvrages. On peut en trouver l’explication par une de ces traditions françaises que suivent des amateurs, qui ont toujours prisé l’honnêteté du travail, la sobriété, la précision et la tenue, même sévère, dans la production artistique.
 
Des peintres, très éloignés de lui, reconnaissaient ces qualités, Derain et Segonzac entre autres.
 
Peu précoce, comme les Nordiques, il se développait lentement, agrandissant le format de ses peintures d’année en année ; sa dernière composition, les Loisirs, est la plus grande de toute son œuvre. Nous en connaissons l’esquisse, qui est déjà une peinture achevée. Devant un beau panorama de montagnes et de collines, prises à la fois dans la campagne de Saint-Rémy et aux environs de Clamecy, des jeunes gens lisent, dessinent d’après l’antique ou jouent en attendant le retour au labeur. Les figures, non anonymes, travaillées comme des portraits, sont graves ; aucun personnage ne s’y vautre, la détente n’étant pas un amollissant “farniente” C’est, en langage d’aujourd’hui, les passe-temps et les divertissements de jadis.
 
Notre Amiénois était de ceux qui parviennent à l’ancienneté, parce que le mérite finit toujours par s’imposer ; aussi devons-nous regretter l’œuvre qu’il devait nous donner un jour.
 
À l'inverse des virtuoses qui, une fois que leurs tours ont cessé de nous étourdir sans nous émouvoir, stagnent et disparaissent, Richard Maguet se haussait dans l’existence et il se mesurait avec des sujets toujours plus élevés : la Résurrection de Lazare ou le Retour de l’enfant Prodigue ; c’est qu’à la fin de sa vie, il auréolait de mysticisme son amour de l’univers sensible.
 
Son visage aussi, prenait avec les années, plus de style.
 
Richard Maguet s’essaya avec bonheur dans l’illustration. La litho correspondait plus à sa nature que la gravure incisive, mordante. Les dessins sur pierre qu’il fit pour le Cabaret d’Alexandre Arnoux sont parmi les plus dignes témoignages que nous possédons sur la guerre de 1914.
 
Les 25 dessins dont il illustra R. A. S. d’Ed. Deverin sont sans prétention, sans littérature, mais jeunes, souples, sûrs et vivants. Il faudrait ajouter, enfin, à tant de qualités, le mot charmant, si l’on pouvait appliquer un tel vocable à ces paysages mutilés, à ces images de la mort. Voilà pour ses dessins une qualité que nous avons, peut-être, eu le tort de ne pas trouver à sa peinture.
 
Il ne dédaignait pas de faire la moindre nature morte. Du moment qu’il peignait il était heureux, et il faisait ensuite bénéficier da sa joie ses amis, en compagnie de qui, après une partie de cartes à la bonne franquette, il passait la soirée, car il avait autant d’ardeur au travail qu’à l’amitié et au plaisir. Nous avons vu qu’il fut bon interprète du loisir.
 
Il me donna une leçon de bonheur un jour que nous passions devant l’étalage de beaux livres. Je l’entraînais par la manche : “Allons-nous-en, lui dis-je bourgeoisement, on se ruinerait. Ce serait un plaisir de se ruiner ainsi !” répondit-il sur un ton bas, en s’adressant à lui-même, comme s’il rêvait à l’application possible de sa phrase.
 
Il ne négligeait aucune des petites joies de ce monde, si humble soit-elle. Il savait qu’il avait payé assez cher le droit à la vie et à la peinture et qu’il avait, plus que d’autres, celui d’en profiter.
 
Peut-être pressentait-il que, s’il avait échappé à la première guerre, la seconde ne le manquerait pas ?