Bertold Mahn
Richard Maguet autour de ses amis
Une sérénité recueillie
Texte publié à l’occasion d’une nouvelle exposition
consacrée à Richard Maguet à la Galerie Maurice cinq ans plus tard, donc en 1954.

Une vingtaine d’artistes, peintres et sculpteurs sont rassemblés à la galerie Maurice autour du peintre Richard Maguet, leur ami, tombé au front en juin 1940.

Cette exposition pouvait-elle se passer de préface ? C’est ce que je croyais. L’art de Maguet est simple, direct, vivant et n’a besoin d’aucune glose. Je ne pensais pas surtout devoir en être l’auteur et me mettre ainsi en avant du groupe, moi qui ne suis qu’un peintre parmi les autres. Il me faut céder à d’amicales insistances.

Il est vrai que j’ai déjà écrit sur Maguet. Il est vrai aussi que je suis son plus ancien ami, celui qui l’accueillit lorsqu’il débarqua à Paris à l’âge de 16 ans. Il m’était envoyé d’Amiens par le sculpteur Albert Roze, notre maître à tous les deux.

Ce privilège de l’ancienneté, je le partage d’ailleurs avec Eugène Corneau, ici présent. Dans ce temps-là, tout comme Maguet, il faisait son apprentissage de dessinateur dans notre atelier de la rue de Seine et nous formions alors une bien affectueuse trinité.

Je ne puis que répéter ici ce que je disais dans le “Mercure de France” il y a cinq ans ; j’y contais les débuts plus que difficiles de Richard et j’ajoutais :
“Comme il aimait la vie et avec quelle généreuse ardeur il se donnait à son art et à l’amitié ! Sans cette générosité du cœur, ce don constant de soi-même, l’artiste est bien démuni et ne peut aller fort loin ; mais ces vertus, il les possédait comme personne…

Certains l’ont apparenté à Chardin, on a dit aussi qu’il voisinait avec les frères Le Nain dans ses dernières compositions, moi je trouve qu’à beaucoup d’égards, il ressemblait à Corot, même au physique ; il en avait la bonhomie rustique et ce même tendre regard appuyé sur les moindres choses de la nature. Je découvre chez Maguet le même goût de simplification, surtout dans les figures, où les tons clairs largement posés sont franchement soulignés par le noir des ombres. Comme son grand devancier il excellait dans ces croquis à la mine de plomb, où presque tout est déjà dit sur la toile à venir, sur son armature et le sentiment général qu’elle doit exprimer.”

Ressembler à Corot, voilà qui n’est guère de mise aujourd’hui et la référence paraîtra faible à beaucoup.

J’exposais ces jours derniers à un ami la tâche difficile d’un jury de peinture et je lui disais : “Voyez-vous, si Corot se présentait au Salon d’automne, il serait sûrement refusé.” À quoi mon interlocuteur répliqua : “Oui, mais c’est peut-être Corot qui aurait tort”.

Voilà qui appellerait des commentaires à l’infini. Il est clair que Corot ne peindrait plus tout à fait comme Corot ; mais le même esprit animerait son œuvre et c’est cela qui compte.

Au vrai, derrière cette petite réplique, on pourrait sans trop forcer, percevoir la grande querelle du moment, celle des figuratifs contre les abstraits, celle des sages contre les fous.

Notre ami Richard était dans les sages, parmi ceux qui demeurent attentifs aux leçons de la nature et qui savent que c’est seulement en récompense de leurs efforts qu’il leur arrivera d’être touchés par la grâce et de connaître le bonheur des réussites. C’est là une règle de vie toute opposée à celle de bien des jeunes d’aujourd’hui. Ceux-ci sont si pressés d’avoir du génie, qu’ils ne trouvent plus le temps ni la possibilité d’acquérir le moindre talent. On connaît les bonnes raisons : la face du monde est changée, les inventions, les progrès mécaniques, la vitesse souveraine, imposent à l’artiste des concepts nouveaux et il convient de vivre avec son temps… etc.

Alors, sous le prétexte que le monde tourne plus vite, qu’il s’enlaidit un peu plus chaque jour et que les catastrophes nous menacent, devrons-nous bâcler notre ouvrage, perpétrer des laideurs supplémentaires et gratuites et préfigurer des catastrophes qui ne se produiront pas ?

Je réponds tranquillement, non !... et je ne crois pas engager inconsidérément mes camarades en disant que notre choix est fait ; tant que les arbres pousseront leurs racines en terre et tant que les nez seront au milieu des visages, nous le dirons, satisfaits de ne pas mentir et heureux d’accorder notre art avec notre vie.

Aux pauvres citadins que notre vie cacophone et trépidante déconcerte, accable et hallucine, à tous ceux qui n’ont que trop de raisons de désespérer, ne proposons pas de nouveaux thèmes de désespoir. Tout au contraire, essayons de leur donner des images reposantes du monde, des images capables de leur apporter un peu de quiétude et de sérénité.

C’est justement cette sérénité recueillie qui dominé l’œuvre de Richard Maguet, qui nous est si reposante et où nous aimons le retrouver.

Avec lui, avec les chers camarades qui nous ont quittés, et qui comme nous lui font cortège, (j’ai nommé Launois, Malfray, Sigrist et Welsch) recueillons-nous et gagnons, en leur compagnie “le lieu du rafraîchissement et du repos”.