Lettres
I. Extraits de lettres de Richard Maguet à Charles Titre

Mai 1936
Nous avons été voir l’exposition de Cézanne (deux fois), c’est vraiment la peinture la plus émouvante que je connaisse, il situe les choses aussi haut qu’on puisse les situer. Une ferveur toujours renouvelée circule dans toutes ses toiles ; on sort de cette exposition plus fort, plus pur. (…)

Juillet 1936
J’ai une envie de travailler plus forte que jamais, j’ai le désir d’apprendre, c’est l’essentiel…
Je considère comme un devoir d’aller à Saint-Rémy. (…)
Je crois faire des progrès, je crois que je me libère de certaines servitudes. Quel dommage que je ne puisse faire des choses importantes. (…)

Janvier 1937
Ma grande toile arrive à un état stationnaire, en tout cas je n’y vois plus rien. Je sens que si je ne l’avais pas retournée, j’en serais arrivé à la détester. Quel métier ! Quand une toile est finie ou du moins que nous ne pouvons plus y travailler nous ne l’aimons plus ; nous aimons l’autre, celle que nous portons dans notre cœur et notre esprit – qui porte tous nos espoirs qu’on va commencer demain. (…)

Avril 1937
Je n’ai définitivement rien obtenu pour 1937. J’ai pensé à loisir aux reproches que l’on me fait de ne pas m’être débrouillé, il me semble que je suis assez excusable. Se débrouiller en 1937 comporte certaines obligations qui peuvent surtout satisfaire des artistes indignes de ce nom et je pense que certains gestes de courtisans que l’on fait d’abord à contre-cœur, par nécessité dit-on, puis par habitude, ne peuvent avoir qu’une influence fâcheuse sur l’œuvre d’un artiste. (…) Je crois que le “tu n’en auras pas moins de talent pour cela” est une chose absolument fausse. (…)

Octobre 1937
Je vais commencer une composition avec trois nus. (…) Il faut que j’y pense davantage, qu’elle mûrisse en moi. (…) (n° 071 sur la liste)

Octobre 1937
Nous avons été voir l’exposition Van Gogh que nous n’avions pas encore vue, il y a sept ou huit tableaux qui m’ont bouleversé. (…)

Novembre 1937
Je travaille beaucoup, malgré les jours courts, il me semble que je fais un peu de progrès. C’est Denise qui me sert de modèle d’une toile assez importante dont j’ai dû vous parler. Il n’y a d’intéressant que la tête, cela vient d’une erreur de format, c’est du moins mon diagnostic, car je pense qu’un sujet demande un format pour lui. Si on peint sur une toile plus petite ou plus grande on n’en sort pas. (…)

Février 1938
J’ai commencé une composition plus importante par le nombre de personnages que par les dimensions. J’intitule ça “la pêche miraculeuse” parce qu’il y aura au centre et au premier plan de gros poissons. Autour il y a des personnages et deux chiens. Le paysage est composé avec des souvenirs et des dessins. Les difficultés commencent, nous reparlerons de ça plus tard. (…)

Décembre 1937
J’ai commencé une composition qui représente au premier plan quatre jeunes gens, trois sont assis dans l’herbe, l’autre est debout et enlève sa chemise. Au second plan, en contrebas, un coin ensoleillé où j’ai mis des personnages moins importants, je ne sais pas très bien ce que ça vaut. (…)

Décembre 1937
J’ai l’impression que j’avance un peu, que je découvre des choses nouvelles pour moi. (…)
Je viens d’utiliser pour une nature morte les deux citrons de l’envoi, une orange et aussi le sac qui serait le cageot et qui était d’un très beau jaune. (…)

Mars 1938
J’ai vu l’exposition d’Art anglais ; ce n’est pas extraordinaire. Je croyais Constable plus fort ; Hogarth m’a déçu, par contre j’ai un peu plus de respect pour Reynolds. En général c’est bien élevé, pommadé, je parle du dix-huitième car pour le dix-neuvième c’est affreux tout simplement. (…)

Mai 1938
Je continue une composition assez importante ; de plus en plus je suis attiré de ce côté, les risques sont plus grands. C’est peut-être pour ça. Mais je crois surtout que la vraie peinture est là. Certains prétendent que les impressionnistes ont mis la peinture à portée de tout le monde (en tant qu’artiste). Peut-être bien et sans nier le talent des Monet, Pissarro et Sisley on peut bien dire que ces gens-là ont eu une mauvaise influence sur l’époque. Ce petit paysage que tout un chacun confectionne après un bon déjeuner c’est surtout ce qu’on voit dans les Salons depuis cinquante ans.

Mai 1938
J’ai repris “La pêche”, je l’ai désencombrée de deux personnages qui ne servaient absolument à rien, j’ai beaucoup hésité à mettre cette toile au Salon des Tuileries et finalement j’enverrai une composition avec trois nus dont je suis plus sûr. (…)
À Saint-Paul je compte dessiner beaucoup. On ne dessine plus assez, les anciens dessinaient bien plus, il faut avoir ses cartons bourrés de dessins de toutes sortes, on n’en a jamais trop et puis à dessiner on se meuble la mémoire, la main devient plus obéissante l’écart est moins grand objectivement entre ce qu’on veut et ce qu’on réalise. (…)
Je remarque autour de moi combien ceux qui travaillent peu sont obligés de se tenir à un répertoire restreint ; moi qui ai la réputation de travailler beaucoup, je suis loin, bien loin de travailler assez et je sens cette gêne. (…)

Août 1938, Saint-Paul-de-Vence
Ce pays est beau mais nous sommes loin de la Provence aride ; ici la terre est riche, les courbes des collines et des monts sont plus douces. Je ne m’attendais pas à trouver ça, j’ai été surpris d’abord mais rapidement cette glace qui me séparait des choses s’est cassée et j’ai regardé avec assurance cette nature nouvelle pour moi. (…)

Septembre 1938, Saint-Paul-de-Vence
Vous dites dans votre dernière lettre qu’il n’a jamais été aussi peu question de peinture entre nous ; la raison était que je pensais beaucoup de mal de la mienne… Est-ce parce que j’avais trop travaillé ? sans doute, mais en tout cas, j’ai traversé une période où ma peinture me semblait abominable et cette pensée ne me laissait aucun repos, me gâtait tout. Vous comprendrez qu’étant dans cet état je n’avais aucun goût d’écrire sur ce sujet. Ça va un peu mieux, mais j’attends pour être fixé d’une manière ou d’une autre d’être rentré à Paris. Sur place on ne peut pas se rendre compte.
Il y a de très belles, architectures et j’ai pu faire des intérieurs. Je les fais surtout en vue de compositions futures. (…)
En somme je n’aurai pas fait ici un grand nombre de toiles, je suis resté plus longtemps à travailler sur chaque toile et cela, en dehors de toutes autres considérations, est certainement une bonne chose. On lâche une toile quand on est à bout de souffle, quand on ne peut plus l’enrichir d’apports nouveaux ; on n’achève jamais une toile ; on l’abandonne en espérant mettre dans la prochaine ce que l’on n’a pas pu mettre dans celle-ci par indigence. (…)

Octobre 1938
Retour de Saint-Paul-de-Vence, où il a peint surtout des paysages.
Je me suis remis avec plaisir au travail d’atelier qui, je crois, me convient bien (j’allais dire mieux), je voudrais m’attaquer à d’autres compositions. Le Salon d’Automne s’ouvre vers le 10 novembre, j’y enverrai deux compositions de petites dimensions. (…)

12 novembre 1938
Je vous l’ai déjà dit dans une précédente lettre : j’ai un tas de projets de toiles, d’autres ces jours-ci se sont ajoutés aux anciens. (…)
Je voudrais pouvoir vous expliquer cette importance du “format”, les choses dans la nature ont des proportions propres, on n’imagine pas tel animal, telle plante avec des dimensions autres qu’ils n’en ont. On n’imagine pas un éléphant de la taille d’un chat, ni un poireau de la taille d’un palmier ; eh bien, dans une composition les objets représentés doivent avoir une grandeur déterminée, harmonieuse. On sent très bien par exemple que telle figure ne peut se reproduire qu’au quart grandeur nature. L’erreur que j’ai faite dans “La lieuse” était d’avoir fait mon personnage trop grand. (…)
Tout ça me paraît bien confus ; c’est du papier noirci pour rien, et je tâcherai de mieux m’expliquer de vive voix. (…)

16 décembre 1938
(La Pêche vient d’être exposée au Salon d’Automne de 1938).
Comme on dit, ma toile du Salon a été “un succès moral” ... En attendant, je mijote des projets de compositions ; à chaque composition nouvelle il me semble que je me libère d’anciennes servitudes. C’est un véritable combat contre soi-même, souvent on évite un péril pour tomber dans un autre, ou encore on situe une difficulté à tel endroit de la toile et puis, pas du tout, on se sort très bien de l’endroit craint pour se casser le nez sur un morceau facile. (…)
Vous devez savoir que le Salon d’Automne est ouvert, j’y ai mis “La pêche” ... j’ai d’autres toiles en vue, il me semble que je vais avancer un peu plus loin.

Avril 1939
Je sens en effet que je viens de gravir un échelon dans l’estime des gens du milieu (le nôtre), cet avancement ne me monte pas la tête pour un tas de raisons. (…)

20 avril 1939
Mourlot doit venir me poser un personnage de la “Résurrection de Lazare”. (…)

3 mai 1939
Je ne suis pas aussi modeste que vous le pensez, je demande beaucoup voilà tout, et je suis toujours confus du résultat obtenu. Je suis bien obligé de me rendre compte des difficultés que je rencontre en travaillant et je sens cruellement la pauvreté de mes moyens, si peu à l’échelle de mes intentions, je ne me juge pas par rapport aux autres peintres. (…)

12 août 1939, dans la Nièvre
Cette région je l’avais vue merveilleusement belle il y a dix ans, aujourd’hui je la considère comme une des moins belles que j’ai vues, je dis bien moins belles. Les beaux motifs sont rares mais plus précieux par cela même. (…)

Parlant d’une décoration commandée par l’État :
Je vais faire tout mon possible pour faire une belle chose. (…)
J’ai hâte de rentrer à Paris pour commencer à travailler sérieusement, ici j’ai bien griffonné quelques esquisses, mais c’est tout ce que je peux faire avec les moyens dont je dispose. (…)

Sur un projet de voyage :
Rien que l’idée d’aller en Algérie de juillet à décembre me cause un vif plaisir, déjà je me plais à organiser mon travail futur, je vois des paysages sur le port, près des portes du Sahel, des dessins à la Casbah et surtout beaucoup de figures avec des yaouleds, je voudrais préparer, organiser des compositions que j’achèverai à Paris à l’atelier, et puis il y aura comme donnant du goût aux choses le plaisir de vivre parmi vous. (…)

Il y a dans l’église de Dornecy un magnifique tableau de l’École flamande du XVIe ; dans cette pauvre petite église, il brille d’autant plus que tout ce qui l’entoure est médiocre. C’est une chose de premier ordre dont la place est au Musée du Louvre en bonne place, j’en parlerai à Paris, peut-être pourra-t-on le tirer de là où d’ailleurs il peut s’abîmer. (…)

18 octobre 1939, dans la Nièvre
Les lignes des collines se croisent souvent mal, on les voudrait ou plus petites, ou plus grandes. (…)

Parlant de Coye-la-Forêt, où il a été mobilisé pendant un mois :
Je n’ai même pas pu dessiner, le pays et surtout le temps ne me convenaient pas. Dès mon arrivée, je me suis mis à peindre une nature morte avec des marrons d’Inde, puis une esquisse pour une commande de l’État, et je fais en ce moment une petite “tricoteuse” avec Denise. (…)

1er octobre 1939
Cette commande me passionne ; ici j’ai fait tout ce qu’il était possible de faire : des esquisses au dixième. J’aurais voulu aller plus loin, mais ne nous plaignons pas. J’aurais peut-être été trop vite, si j’avais eu tous les éléments à ma disposition. J’ai eu tout le temps de réfléchir à toutes les difficultés de toutes sortes que présente un travail de cette envergure. 7 m x 3 m ! J’ai choisi mon, sujet : Détente après un travail fécond. Au centre un groupe de jeunes gens en tenue de sport, les uns viennent de nager, les autres de jouer au ballon, l’un brandit un livre et recommence une discussion ; à gauche une jeune femme joue avec un chien, cependant que trois jeunes gens derrière un petit mur, tout près, s’amusent eux aussi de son jeu ; à droite deux femmes assises et un homme debout parlent entre eux ; d’autres personnages moins importants circulent dans le paysage traversé par une rivière tranquille. (…)

Gagner de quoi vivre avec ma peinture c’est m’assurer que mon effort est deviné sinon compris, gagner de l’argent de cette façon c’est compter avec les autres, vivre avec les autres et c’est bien ; l’artiste doit être solidaire bien plus que les autres ; j’ai horreur des tours d’ivoire. (…)

16 janvier 1940
De Pontoise où il met à exécution son projet de décoration :
Ce travail est magnifique. Nous sommes loin du tranquille travail d’atelier ; sur le mur le risque est constant. On doit rester tendu, nos gestes doivent être précis. Une fois lancé, on ne peut plus revenir, il faut du sang-froid et des idées claires. (…)

À peine rentré à l’atelier je me suis mis à un “Enfant prodigue”, auquel je pensais depuis longtemps. (…)

12 mars 1940
Spahis marocains, Senlis
“Je pense à réempoigner ma palette”. (…)


II. Lettres à Marcel Damboise

3 août 1939 à Dornecy, Nièvre.
“Aucune nouvelle du prix Cottet… je suis sec… on va lancer des SOS… Quelles canailles ! Penses que Monsieur Poli le sous verge du grand maquereau a répondu le 21 juillet à la lettre que Ballot lui avait adressée le 1er…J’ai pensé à te taper mais peut-être es-tu gêné toi-même ? Il y a à l’église de Fornecy un magnifique tableau de l’école flamande – un Saint-Gérôme. Il commence à s’abîmer ; c’est une chose du premier ordre… Je vais signaler la cause à Ray (je voudrais bien que ça soit à un autre…)

“J’ai écrit à Legros pour le prix Cottet, j’ai écrit aussi à Waldemar dans le même esprit pour les toiles vendues au Danemark dont je n’ai aucune nouvelle : pas plus d’ailleurs que la toile d’Alger…”.


8 août 1939
“Je me souviens qu’un homme en qui j’avais une confiance absolue me dit un jour : “on n’a vraiment les moyens de goûter la vie, au meilleur sens, qu’après 40 ans”. Il a peut-être raison (...il n’avait donc plus qu’un an – et même seulement dix mois… pour apprécier…) et il faudrait nous persuader qu’un Pernod est meilleur pour Arthur que pour Damboise ( ? Sens énigmatique…)”.

“Pour mon compte j’ai réduit considérablement la ration d’alcool… je tiens bon et j’espère arriver à la sobriété bientôt…”.

“J'ai une commande !! mon unique visite à Ray a porté ses fruits… mais les fruits ne sont pas bien gros : 10.000 F pour une décoration de 5 m x 4 m ! à Pontoise l’Hermitage. J’accepte parce que j’aime mon métier et puis cela me dispense de reconnaissance pour des gens que j’estime peu. Naturellement j’ai déjà griffonné des esquisses… C’est passionnant ; j’y pense sans arrêt… Je voudrais arriver à faire quelque chose de très bien. Un point noir c’est qu’il faut que le travail soit fini pour le 31 décembre (1939) mais je pense que ce délai est extensible. Je ferai des esquisses puis une toile de 60 F qui, je l’espère sera davantage une réduction de la grande décoration qu’une esquisse…” (commande des Loisirs qu’il n’aura pas le temps d’exécuter, seule cette “réduction” demeure…).


Octobre 1939
Je suis donc provisoirement démobilisé d’un régiment de “travailleurs” (qui lui imposait des corvées bien plus pénibles qu’à ses vingt ans… il se sentait devenir fou…) mais j’aimerais mieux repartir tout de suite au camouflage que dans 3 mois au 26e T. R… J’espère que tu as fait tes deux demandes, la première à Huisman, la seconde Landowski et Dieu aidant, nous pouvons très bien nous retrouver tous les deux au camouflage. (espoir déçu… cf. lettre du 27.05.40).

“Aussitôt arrivé (à Paris, à son atelier apparemment…), je me suis mis à une nature morte puis à une esquisse pour la “décoration” (Les Loisirs…) ? Je suis arrêté. il fait froid et gris.

Je croyais avoir rattrapé mon équilibre… je me suis trompé… il me faudra attendre… la vie me semble encore pleine de vilaines petites choses qui vous empêchent de voir les grandes. Il faut toujours faire des efforts, il faut toujours avancer : c’est un peu comme sur un trottoir roulant, si on s’arrête, on recule… et il arrive parfois qu’on soit fatigué…

L’impossibilité où l’on se trouve de faire des projets est bien gênante. Tout dépend de cette guerre… sera-t-elle longue ? sera-t-elle courte ?
Si l’autre guerre ne nous a rien appris, il est impossible que celle-ci ne nous apprenne rien non plus. Je crois à la jeunesse présente : ils vont découvrir la vérité. Il est impossible qu’ils se montrent aussi lâches que nous, devant tous ces petits égoïsmes dégoûtants dont nous (nous ?) arrangions si bien. Leur sacrifice sera justifié.

Nous étions depuis longtemps dans la nuit, nous le savons maintenant, c’est déjà ça. On peut espérer que le jour n’est pas trop loin… Je n’ai pas éprouvé une joie considérable en revoyant mon boulot… comme dit l’autre “je tâcherai de faire mieux la prochaine fois”.

“Je pense qu’avec de si bons exemples dans le passé, les saloperies de notre époque sont véritablement sans excuse”.


26 octobre 1939
J’ai reçu ta bonne lettre… je ne reprendrai pas tes opinions… ce sont les miennes… pourtant pour ce qui est de dessiner, je ne suis pas de ton avis ; même étant donné la différence de nos deux caractères nous ne sommes pas purs d’esprits, notre métier est aussi manuel et de ce fait exige un entraînement pour obtenir un bon rendement. Il faut que la main soit habile pour être docile, pour mieux traduire ce que nous sentons…

Rien n’est plus gênant, plus épuisant que de tâtonner : il faudrait que l’outil aille aussi vite que l’esprit…

Notre boulot est aussi de la pudeur, tu as raison, ‘on ne la sort pas n’importe où” naturellement, sans quoi, où serait la pudeur ? Il en est des conditions de travail comme des sujets et des formats imposés… nous devons nous en accommoder, autrement, on en arriverait à ne plus travailler que deux heures tous les six mois. la guerre c’est une plus grande souffrance… je pense comme toi que nous devons en sortir meilleurs…

Moi qui viens de tenir de si beaux discours sur la nécessité de travailler n’importe où, n’importe comment, je n’ai rien fait pendant le temps que j’ai passé au 26e parce que le pays ne me plaisait pas et que les copains étaient embêtants… tu dois avoir les mêmes raisons…
Tu dois espérer comme moi que la guerre finie, nous ne verrons plus ces faux génies qui prenaient de si grands airs : Gromaire, Llichitz, Lhote, etc... et les petits emmerdeurs de la maison de l’enculture bien entendu.

Je souhaite de tout cœur que nous nous retrouvions au camouflage (vœu exaucé mais démission donnée très vite : cf. texte de H. Portal…) le plus vite possible. Comme tu dis, ils m’ont fait au fond une sale blague de me démobiliser : les sous filent plus rapidement et je n’aperçois pas les moyens d’en gagner d’autres… Il faudra que je prenne une décision : si je voulais rentrer à Paris, c’était pour chercher quelque chose mais d’après les nouvelles que j’en ai, on ne trouve rien… Je ne crois pas non plus à une guerre longue : plus vite les Allemands s’arrêteront, moins ils perdront… (sic ;;;).

J’aurai voulu t’envoyer “qui tu es” de Claudel mais je l’ai perdu et à Clamecy, on ne trouve rien… C’est un livre magnifique !”.
Ne trouves-tu pas que le Carnet de guerre de Daniel Rops dans “Temps présent” est épatant ? Ce journal est vraiment chrétien… Je souffre de ne pas l’être assez moi !”.


30 octobre 1939
“Yvette vient de nous lire une partie de ta lettre où tu racontes ce que tu as vu dans un village dont les habitants n’avaient que deux heures pour évacuer… ça me rajeunit : en 1916 la même chose m’est arrivée (j’étais en permission) et tout ce que j’avais amassé de trésors, des vrais, pas des titres ni de l’or.. a disparu (?).

On t’a dit que les Allemands ne tiraient plus sur nous : ils ont bien changé depuis la dernière ! À moins qu’ils veuillent nous ménager pour essayer de nous détacher des Anglais ? Alors ils nous estimeraient vraiment peu pour nous croire aussi vils, aussi vils et aussi inintelligents… Nous manquerions même simplement de mémoire pour ne pas nous souvenir qu’il y a deux ans à peine, ils essayaient le contraire… de détacher les Anglais de nous !

Quelle sale race ! Quelle pauvre race inhumaine, vaniteuse bêtement ! C’est à se demander si elle n’est pas en train de se désigner d’elle-même comme la race de Satan… du mal… J’ai été épaté souvent par leur cran, mais le cran, le leur du moins, doit venir de régions bien basses. Je le comprends maintenant…

Hier soir, tous, nous évoquions des souvenirs d’Algérie et on s’est mis à parler de Mathilda, ta danseuse aux fesses magnifiques (conversation avec Yvette Damboise !!) dont tu nous parlais tant !! On a parlé de la villa (Abd-el-Tif) chacun a donné son avis : sur la maison (palais mauresque…), sur son emplacement et sur les locataires successifs que nous avons connus… sans compter Oria (la “surintendante” des lieux…) et sa famille ; on a revu pour un instant plus précisément la salle de bains, le patio, la noria et son figuier aux bonnes figues… et Tipasa, Madame Warin et “Chipatron”, enfin nous avons évoqué des choses, aussi peu Hitlériennes que possible…

Mais qu’un type comme Hitler ait pu grandir… nous devons y être aussi pour quelque chose”.

Sur “Les Loisirs” : j’ai reçu un mot de Martinet qui me dit que les commandes marchent toujours et qu’en tout cas on peut espérer des acomptes si on présente des maquettes mais je me demande si je dois espérer de si bonnes choses… étant donné que ma démobilisation est exceptionnelle et que l’on me rappellera certainement un de ces quatre matins… Enfin je vais aller me rendre compte sur place”.

Retour sur la guerre – “comme toi je ne pense pas que les Allemands viennent bombarder Paris… nos industries – contrairement à l’Allemagne… – sont assez disséminées. En représailles nous leur ferions sûrement plus de mal qu’ils n’auraient pu en faire chez nous…”.

Différence d’état d’esprit des soldats selon qu’ils sont engagés dans une “guerre perdue” ou dans une “guerre victorieuse” (A. Camus).

Ce sont pourtant les mêmes… mais dans des situations radicalement opposées : R. Maguet poursuit “Il n’est pas de mauvais types pourtant et ça doit être autant de ma faute que de la leur..;”.

“Pourtant, on m’avait laissé entrevoir mon affectation comme prochaine… à cause des “événements” on a dû oublier…”.

“Si tu as les moyens de rafraîchir la mémoire des gens bien placés, vas-y…”

“Voir un copain… parler de ce qu’aime avec un copain…”.

16 novembre 1939
R. Rey (celui qui lui avait obtenu la commande des Loisirs) content de la maquette : acompte de 2000 F, même commande à Collet… brave type, etc..., quelle chance… pense qu’on aurait pu me mettre avec Gromaire ou Gruber. Parle de la vente d’une petite toile à Kaganovitch 500 F “et il faut que ça plaise au client ! au fond, j’aurais dû refuser mais ces 500 balles m’ont fait coucher car le prix Cottet s’épuise et je ne vois rien venir du Danemark (j’avais envoyé 2 toiles : l’été et les Jenes Gens à l’exposition d’Aarhus.

La pauvre Denise a un sacré boulot, avec son ménage, sa cuisine et surtout les séances de pose qu’elle me donne : à elle seule, elle a six rôles dans ma décoration… Bernard fait le reste… pour l’exécution, il me faudra trouver d’autres têtes dans mon entourage…”.

De Saint-Paul-de-Vence (en 1938) à M. Damboise : “Tiens-toi bien… je ne bois plus rien de rien entre les repas… C’est que nous sommes terriblement fauchés et quoiqu’on m’en ait dit, je n’aperçois pas de possibilité de vendre ici.

Je compte garder à Paris cette sobriété qui m’est imposée ici… (Dimanche, nous avons pris un café… ça nous a coûté cent sous…).

Nous avons fait la connaissance de Giono… c’est un homme très simple, c’est comme ça que je l’imaginais… Nous avons tout de suite été copains, il nous a invités chez au Contadour… Il n’est resté à Saint-Paul (où il a une maison avec un copain) que quelques jours. Il reviendra au début septembre…”.

Toujours à Saint-Paul-d-Vence en juillet, peu de temps après : “Je n’ai pas dû te parler de Jacques Luciero (?). C’est un ami de Mahn et de Vildrac, il dirige avec Giono, le Contadour ; il s’occuper d’un tas de choses avec goût, serviable au possible et met sa bibliothèque, qui est importante, à notre disposition entière et je te prie de croire que Denise en profite !”.

“Nous avons deux autres amis : Gribon (?), un peintre Irlandais et sa femme, danseuse, c’est un couple bien sympathique ; ce sont des catholiques fervents, très larges d’esprit”.

“Nous fréquentons peu les pensionnaires de l’hôtel, tu t’en doutes : des types riches, il n’y a que ça, ils ne sont vraiment pas à envier et la plupart de ceux que j’approche sont dépourvus de vraies richesses (être riche confère surtout le droit aux pauvres courbettes… et toi et moi n’en sommes pas friands…). Tu as raison de ne pas te plaindre d’être toujours fauché et de considérer que ça n’est pas un malheur d’être pauvre… je pense même que c’est le contraire…”.


8 janvier 1940
Dès mon retour de Pontoise (où il a pu travailler avec ardeur et efficacement aux “Loisirs”) “je me suis attelé à une autre composition : Le Désespoir (sic…) de l’Enfant Prodigue, ça ne vient pas mal, mais il reste beaucoup à faire… Ma commande (Les Loisirs…) m’a donné, je crois, plus d’aise pour ces boulots là”. Seule une esquisse “poussée” témoigne de ce projet).

Dans la même lettre : “à Paris, les Galeries rouvrent les unes après les autres… mais peu montrent des choses dignes d’intérêt…”.

“Nous avons décidé, avec Étienne (Bouchot), Henry (Portal ?), de nous rencontrer tous les Jeudis au Dôme : pas très sympathique ce bistrot, mais c’est le moins moche du quartier et Montparnasse est à mi chemin de nos foyers respectifs…”.

La campagne près de Pontoise est belle… J’ai eu peu de temps pour la voir (travail sur Les Loisirs oblige…) mais quand j’y retournerai, j’espère pouvoir faire quelques paysages (je commence à partager ton enthousiasme pour l’Île de France…).


7 mai 1940
(mobilisé à Chantilly et démobilisé plus ou moins, “je reste à monter la garde et à creuser des trous… pas un ami).
“Denise m’a envoyé l’Imitation… quel livre !”.


juin 1940
“Il n’y a qu’une rechristianisation qui puisse sauver le monde… c’est le Christ ou Satan…”.


27 mai 1940
“Toujours rien pour moi… je reste là à monter la garde (44 ans… médaillé militaire de la première guerre à Verdun pour fait d’arme…) et à creuser des trous… Pas un ami, je suis tout seul et il y a des moments ou cette solitude forcée me pèse terriblement…”.

“Pendant l’autre guerre, j’avais des copains qui voulaient bien de moi…ici rien… parfois je sens jusqu’à de l’hostilité...”.