Jean Bersier
Une œuvre au ton grave, témoignant du consentement profond des grandes unions naturelles
Revue de la Méditerrannée (mai-juin 1949) à propos de l’exposition
Richard Maguet à la galerie Maurice du 20 avril 1949.

Richard Maguet, j’évoque sa silhouette découpée franchement, simplement sur le mur gris de la vie ; animée d’une force contenue, cette figure râblée, solide sans lourdeur, possédait un visage si parfaitement adapté à son corps qu’il en donnait un résumé clair et précis ; les yeux chauds et vivants en signifiaient le sens, la raison d’être.

Sa main petite et ferme serrait celle de l’ami, tenait le verre de vin ou maniait l’outil avec la même sincérité profonde, accompagnant la constante véracité du regard. Ce Picard représentait pour moi le type très pur de notre race, dense et dur comme le représentent les tailleurs de pierre bourguignons : tête ronde, torse lisse, prêt à affronter les siècles.

Équarris, taillés, polis par les éléments qui en détruisent tant d’autres, de pareils blocs sont ceux dont un pays construit son rempart. Hélas, le rempart mal gardé, abandonné, s’écroula et notre terre reprit son bien ; elle conservera dans la forme enfouie, bien à elle, la pensée qui l’anima. “Une volonté qui a su franchir toutes les barrières, toutes les herses de la vie, reste victorieuse de la mort”. La mort pour certains n’est pas une fin mais un enracinement, un ensemencement plus définitif et plus fécond que ceux de la vie ; la moisson en est plus certaine dans sa pérennité.

Autour de son épouse, quelques amis de chez nous se sont réunis pour lui dire qu’il était toujours parmi eux ; non pas de ces camarades dont l’appellation elle-même ne signifie plus rien aujourd’hui, tant il en est de sortes et d’indésirables, non, des amis, des voisins, des gens pour lesquels les mots ont le même sens, qui parlent le langage de nos pères comme leurs petits le font à la maternelle, des amis qui sont ce qui nous reste de son affection, de ce qui était sa vie, son champ, qui ont marché à ses côtés dans les labours ou le long des rues, qui ont mangé et bu avec lui, qui ont vu mourir ceux qu’il aimait, qui l’ont vu rire, qui l’ont regardé peindre leurs cœurs pleins de souhaits dans l’ardeur commune.

Ils ont chez l’un d’eux, réuni des toiles, des gouaches, des œuvres échelonnées au long de sa vie brève et qui restent d’une fraîcheur, d’une vitalité étonnante parce qu’elles sont étonnement véridiques et simples.
À vrai dire, cette exposition eût dû trouver un asile sinon plus intime ou plus sympathique, du moins plus national (encore un mot dépouillé de ses vertus), un lieu où le publie se fut rendu en pèlerinage, où il eût pu apprendre à connaître un peintre mort pour la patrie dans la maturité de son talent.

Mais il parait que les quartiers sont rares où l’on peut parler français sans crainte d’être suspect et celui du Trocadéro est aujourd’hui voué aux langues de Babel. – Passons – cela passera aussi, soyez en certain, que Maguet nous aide.

Dans une plaquette éditée par la Galerie Maurice à l’occasion de cette exposition rétrospective, Albert Camus définit avec poésie “la tragédie tranquille” de Richard Maguet. Se laisser inspirer par lui, n’est-ce pas l’hommage le plus parfait qu’un écrivain puisse rendre à un peintre ? Ses muses joignent ainsi leurs offrandes sur l’autel du souvenir.

Cette peinture nous la sentons chaude comme la terre de la germination, elle possède ces tons, cette localité assourdie, que nous voyons aux vieux murs où brique à brique, la terre, cuite et recuite, s’harmonise en se diversifiant.

Il ne s’agit pas des irisations que nous léguèrent les impressionnistes : les tons opalins, les éclats bruissants, les vivacités des couleurs fraîchement lavées, tout cela relève de l’eau, des miroirs, de ce qui coule à la surface des choses, les vêt et les revêt en de changeants atours ; tout cela est étranger à Richard Maguet. Son domaine à lui est celui du feu ; pas celui de l’étincelle ou du reflet de la flamme, non, mais celui qui la fait craquer de sécheresse, qui couve dans l’ombre, qui répond de sa voix grave et fraternelle au soleil.

La lumière qui illumine l’œuvre de Maguet, et chante un duo mystérieux avec les formes qu’elle anime, a ce ton grave, ce consentement profond des grandes unions naturelles. La plastique de Maguet est peut-être simple, mais elle est surtout noble, fière dans son évidence, pétrie dans la terre primitive encore chaude des profondeurs, elle reçoit par surcroît le feu du ciel. Ainsi paraît la vie selon le mythe de Prométhée, mais Maguet la trouve d’instinct sans prétendre au démiurge, il a ce don qu’il prit certes la peine de séparer de sa gangue, de tailler, de sertir, mais qu’il a possédé dès l’abord, comme le jeune laboureur qui trace droit, son premier sillon.

L’œuvre de Maguet rend un son grave, un peu sourd, qui lui confère une apparente austérité, mais à dire vrai, si je puis me permettre ce langage pseudo-musical, cette voix de contre-alto, qui chante en mineur, a des accents profondément sensuels à qui sait les entendre. D’être cachée, mystérieuse, la richesse ne paraît que plus ample et les ors dans l’ombre se répercutent sourdement : une sonorité grave s’élève lentement, indéfiniment de ces accords à l’apparence sans éclat. Il faut devant la peinture de Maguet, se taire, écouter l’écho d’un son que l’on n’a tout d’abord pas perçu. À notre époque de hauts parleurs cela parait, hélas, impossible à la plupart. Cette peinture-là est trop silencieuse, elle ennuie, on veut bien malgré tout collaborer avec les artistes, hurler avec les loups, grimacer avec les fous, se prostituer avec les proxénètes, mais regarder, écouter, faire un tendre et fraternel effort pour aimer ensemble, comprendre, se laisser guider vers ce qui fut l’idéal d’une vie, cela non, c’est mortellement plat, cela n’a rien à voir avec l’excitation à laquelle nous convient les vrais peintres de la peinture pure. Pourtant, n’est-ce pas de la peinture pure que telle nature morte où les fleurs d’un bouquet juxtaposent les rouges, les bruns, les orangés, les grenats sur des tons chauds rompus de neutres ? Sous l’unité du ton local, qui fait une œuvre complète de cette toile modeste, que d’ondes colorées qui s’entrelacent ! Telle autre nature morte de grande dimension est composée avec la large noblesse d’une toile de Chardin ; trois ou quatre couleurs essentielles très proches, des valeurs franches mais proches elles aussi et l’atmosphère d’une chambre nous est restituée avec sa lumière, les objets simples et, vrais, riches d’humanité.

Ce n’est pas tant par les contrastes de lumière et d’ombre que vivent les formes de Maguet, mais par l’impression qu’elles donnaient d’être contenues à l’intérieur d’elles-mêmes, comme le sang gonfle les chairs, comme la bonne sculpture contient dans ses limites plastiques le souffle qui la tend.

Ainsi “les trois nus devant la fenêtre”, pourtant très vivement contrastés dans la lumière : ils sont avant tout autonomes et vivent de leur vie propre ; la lumière pourrait s’éteindre ou changer de place, ils seraient toujours là, aussi certains, aussi fermes, aussi simples. – Nous répétons toujours le mot “simple”, c’est qu’il exprime mieux qu’aucun autre la permanence de cette volonté un peu têtue qui caractérise l’art de Maguet.

Cette volonté, nous la sentons mieux que partout ailleurs dans ses compositions où la littérature, l’écriture “artiste” ont si peu de place. Rien n’y rappelle une œuvre du passé, une érudition qui sans être abusive pourrait apporter son charme et son aisance. Les personnages sont vrais dans leur fruste apparence, ils sont entièrement définis, d’une plastique assez catégorique, les gestes sont évidents et supportent le poids des mouvements : la densité des figures oppose leur stabilité aux rythmes qui président en sourdine à l’ensemble.

Et pourtant c’est aux maîtres que l’on pense et l’on s’aperçoit que par le seul processus de l’esprit créateur, Maguet rejoint ici certains compositeurs de xve siècle et curieusement plutôt les Italiens que les Français ; moins peut-être dans “le Retour de l’enfant prodigue” : que dans “la Résurrection de Lazare”

Mais là où il se rencontre avec nos maîtres, avec Corot dans ses paysages exquisément français par leur fine sobriété, avec les Le Nain dans ses scènes de la vie quotidienne, il nous touche profondément. Son petit garçon en train d’écrire, ses nus ruisselants de bonne pâte souple et dense se profilant, cursifs et pleins, sur la paroi un peu sombre d’une chambre sans autre gaîté que celle de cette chair vivante, des morceaux de vie banale, mais vécue avec chaleur et sérieux, témoignent à merveille de cet amour de la peinture qui fut pour Maguet, le grand, le seul moyen de s’exprimer et de se survivre.

J’ai vécu à Alger dans la “petite villa” d’Abd-el-Tif qu’il habita en des heures sombres, J’ai travaillé dans l’atelier qui fut le sien et où il connut des jours heureux, j’ai contemplé les mêmes paysages que lui avec d’autres yeux qui m’ont permis de comprendre mieux par comparaison. Il n’était déjà plus et je le retrouvais partout, alors que je ne l’avais connu qu’à Paris au milieu de ses amis. Il me semble qu’ayant été seul là où il fut seul, je participe parfois à son rêve, ce rêve sublime que vous impose la vérité dans son évidence, cette vérité qu’il faut regarder en face, aimer et conquérir de tout son être si l’on est un homme, un Richard Maguet, soldat victorieux du vrai combat.