Jean Alazard
Une œuvre qui satisfait notre besoin de clarté
Préface pour l’exposition rétrospective des œuvres
de Richard Maguet au salon d’automne de 1941


Je l’ai connu lorsqu’il était déjà en pleine possession de son talent ; il avait quitté la France pour venir en Afrique du Nord et il apportait à traiter des sujets auxquels il n’était pas habitué une sincérité et une franchise de sentiments qui apparaissaient dès l’abord comme ses qualités dominantes. Ce Picard qui aimait l’atmosphère de Paris et son charme indéfinissable avait, au fond, pour la nature et le ciel méditerranéens, le même attrait que beaucoup de Nordiques. Des années d’Algérie il garda un souvenir ébloui et lorsque, avant le cataclysme, il put revenir travailler un pays méditerranéen, à Saint-Paul-de-Vence, il lui sembla que ça allait être comme un renouveau de son art.

Ce qui était, en effet, si séduisant chez lui, et qui n’est guère fréquent à notre époque, c’était une étonnante faculté de découvrir autour de lui, dans la banalité quotidienne, ce qui pouvait exciter ou enrichir son inspiration. En le voyant travailler on assistait à un continuel rajeunissement de sa sensibilité. Il ne s’encombrait guère d’a priori esthétiques, et allait droit son chemin avec toute la probité d’artiste – et d’artisan (au sens où Charles Péguy entendait ce mot.) – dont il était capable. Il avait la simplicité et l’humilité des hommes qui sont nés pour une grande tâche et, comme tous ceux qui aiment profondément leur art, il en parlait rarement ; s’il lui arrivait de s’en expliquer avec des amis, il le faisait en termes directs et vrais, si riches de sens à côté de tant de dissertations prétentieuses et vides de substance. Pour saisir quelles étaient ses affinités intellectuelles, il suffisait de l’entendre évoquer les œuvres de celui qu’il était si bien fait pour comprendre, Camille Corot, dont l’exemple le guidait heureusement en cette époque quelque peu anarchique.

Nous ne nous consolons pas d’avoir vu une destinée aussi pure interrompue d’une façon tellement brutale. La guerre nous a brusquement privés d’un de ceux en qui nous avions mis notre confiance et qui, dans un monde troublé, nous donnait tant de raisons d’espérer en un renouveau. Sa santé intellectuelle, la richesse et la fraîcheur de sa sensibilité, la probité de sa technique faisaient de lui un artiste de race, doué d’une âme d’élite.

Une œuvre de Richard Maguet est faite pour satisfaire notre besoin de clarté. Pourquoi ne dirions-nous pas qu’il y avait chez lui beaucoup de bon sens ? C’est justement ce qui explique à quel point sa peinture est de chez nous. Il réfléchissait beaucoup à ce qu’il faisait et, au cours d’une existence qui compta bien des moments difficiles, il ne songea vraiment qu’à la noblesse de sa mission. On le sentait attiré par l’esthétique de ceux qui, dans notre pays, avaient eu l’idée la plus haute de ce qu’est, de ce que doit être l’art de la peinture. Il admirait les Le Nain, Chardin, les intimistes français, et la poésie tendre et grave d’un Corot revivait en lui.
Il n’y eut pas d’art plus authentiquement français que le sien et c’est pourquoi nous ressentons aujourd’hui terriblement sa perte. Il était, en effet, de ceux, peu nombreux à vrai dire, qui, tout en se passionnant pour ce que la vie moderne nous apporte de riche et de neuf, restaient fidèles à nos plus belles traditions. Que les jeunes comprennent de quoi était faite la pureté de son beau talent ; qu’ils s’inspirent de la noblesse de son exemple et de tout ce qu’il y avait, dans son existence et dans son art, de dignité humaine…


Jean Alazard
Un maître de l’Art caché…
Introduction d’œuvres à l’exposition de Richard Maguet au musée des Beaux-Arts d’Alger en 1942

Peu d’existences furent aussi droites, aussi pleines de clarté et de noblesse que celle de Richard Maguet. Dans un monde anarchique et désaxé il avait le désintéressement et la modestie du sage, et c’est ce qui donnait tant de fermeté à sa technique et tant de solidité à son art. Il était de ceux qui connaissaient et aimaient notre passé pictural, et comprenaient d’instinct les grandes traditions auxquelles nul ne peut et ne doit renoncer. Sa place est donc bien nettement marquée dans l’histoire de la peinture contemporaine. C’est celle qui convient à un artiste dont le talent allait vers ce que la nature nous offre d’équilibre et d’organique. Il avait saisi la portée des enseignements que nous devons aux peintres de chez nous pour lesquels la réalité évoque des formes et des tons, mais aussi des sentiments et des pensées.

Et puis, il savait que l’art est une lente et patiente élaboration ; sa vie est un magnifique exemple pour ceux qui sont tentés de mépriser la solidité et la robustesse d’un métier que l’on met longtemps, très longtemps à apprendre…

Dans la ville où il naquit, à Amiens, il fut, dès son adolescence, en contact avec des œuvres dont il ne devait pas perdre le souvenir. Lorsqu’il parlait de ses jeunes années, c’était pour évoquer les sculptures de la cathédrale, Saint-Firmin, l’Annonciation, la Visitation, tout cet art fait de noblesse et de grandeur, qui devait le saisir de cet “émoi religieux” que ressentait, au Musée du Louvre, Charles Péguy qu’il était si fait pour comprendre. Vivre dans l’intimité d’œuvres aussi belles est, pour un être sensible, le meilleur des stimulants. C’est aussi un art de plénitude qui s’imposait à lui, au Musée de Picardie, lorsqu’il venait admirer l’Ave Picardia nutrix ou le Ludus pro patria de Puvis de Chavannes… Et bientôt, une vocation irrésistible naissait en lui. Ses parents acceptaient de lui laisser suivre, à quatorze ans, les cours de l’École Municipale des Beaux-Arts, mais lui conseillaient d’apprendre en même temps un métier, celui de peintre en bâtiments par exemple.

Au vrai, les dons du jeune artiste furent d’une telle qualité que ses maîtres picards l’encouragèrent à faire uniquement de la peinture. Il vint en 1911 à Paris, où il continua son apprentissage, mais avec grande liberté, sans se soucier de l’enseignement officiel. Ses ressources étaient très modestes ; il n’avait pas de modèles ; il allait dessiner les fauves du Jardin des Plantes, et de cette époque d’initiation il reste quelques dessins d’animaux déjà pleins de caractère. Il peignait également des portraits des membres de sa famille, et il commençait à aimer les paysages simples et sobres de Picardie et d’Ile-de-France, tels ceux des environs de Chantilly où vinrent habiter ses parents.

Il est obligé, pour gagner sa vie, de faire de menus travaux chez le peintre Berthold-Mahn, qui est en même temps éditeur et illustrateur. Mais ses loisirs, il les emploie à peindre avec passion, car son art absorbe désormais toutes ses pensées. Il a dix-huit ans lorsque la guerre éclate. Il est mobilisé en avril 1915 et incorporé dans l’infanterie. On le voit en première ligne, exposé aux plus grands dangers. Après l’armistice, il est envoyé en Rhénanie, jusqu’en mai 1919.

Celle période terrible l’a extraordinairement mûri et sa personnalité se révèle déjà dans les croquis ou les aquarelles auxquels il travaille dans les moments de repos. Dès celle époque, il exprime dans son œuvre ce que son âme a d’élevé et de grave.

Mais viennent des années difficiles : après la démobilisation, il ne peut songer à vivre de sa peinture. Il fait, comme beaucoup de ses camarades, des dessins publicitaires. Il s’occupe de maquettes de costumes et il lui arrive même de travailler pour des quotidiens comme “Paris-Soir”.

Lorsqu’il évoquait ces mois douloureux, ces longs mois de misère, c’était sans amertume et avec quelque mélancolie. Dans cette existence que le tragique marquait souvent de sa présence insistante, il y avait quelques instants de joie : ceux où il pouvait exposer les résultats de son travail sérieux et obstiné. En 1922 et 1923, c’est au Salon d’Automne, en 1924 et en 1925, c’est à la “Maison de Blanc”

La vie continue à être malaisée pour lui et pour les siens. Pourtant, il ne se décourage pas. Il peint avec acharnement en Bretagne et dans l’Yonne. Il se lie avec les meilleurs peintres de sa génération, Corneau, Clairin, Étienne Bouchaud, Portal, Launois, et dans ce groupe de jeunes artistes probes son talent s’affirme désormais avec autorité. Il fait en 1928 la première exposition de ses œuvres chez Eugène Blot, ce curieux et sympathique marchand qui aimait les peintres authentiques, s’attachait à eux et leur apportait l’aide la plus désintéressée.

Il a trente-quatre ans et il semble qu’il puisse travailler, dans l’avenir, avec moins de préoccupations matérielles et plus de sérénité d’esprit. C’est entre 1929 et 1932 qu’il peint quelques-unes de ses œuvres les plus importantes. Il illustre “Le Cabaret” d’Alexandre Arnoux et commence à s’intéresser passionnément à des essais de compositions picturales, comme “Les deux sœurs”.

Lorsqu’il vient, en 1932, à la villa Abd-el-Tif, son talent s’est entièrement mûri. Aux longues années de travail et aux dures épreuves de la vie il doit d’être désormais admirablement maître de son métier et de sa pensée. Et, ce qui est inappréciable chez un artiste, il a gardé la spontanéité de son cœur, la fraîcheur de sa vision. Il y a, en lui, un étonnant mélange de réflexion et de naïveté, et c’est ce qui lui permettra de subir fortement le charme de ce que l’Afrique du Nord offre de classique et de méditerranéen. Son art s’en trouvera vivifié et sa palette en sera épurée.

Les deux années passées en Algérie et au Maroc (1932-1934) ont laissé en son âme des traces profondes. Il y a travaillé sans être préoccupé par les soucis d’une existence difficile, et, malgré un deuil cruel, il pouvait penser avant tout à sa peinture. L’atmosphère d’Alger, où il avait de bons amis, lui devint assez vite familière. Il ne se trouvait point dépaysé dans ce Sahel où il avait, comme autrefois Eugène Fromentin, des impressions de France. Mais ce furent peut-être les impressions marocaines qui furent les plus profondes. il était fait pour comprendre la noblesse de villes comme Fès ou Meknès : les croquis et les aquarelles qu’il rapporta des voyages qu’il y fit en 1933 et en 1934 sont parmi ses œuvres les plus librement conçues. Aussi bien ne demande-t-il à l’Afrique du Nord, à ses paysages et à son humanité, que les éléments d’une poésie intérieure qui s’exprimera dans ses tableaux. Les toiles que lui inspirent les spectacles qu’il a eus devant les yeux au Maghreb reflètent ce qui est le fond même de sa sensibilité : ce je ne sais quoi de mélancolique dont se nourrit un artiste qui a beaucoup souffert et beaucoup espéré. Regardez le beau portrait que Gimmi nous a laissé de Maguet : il est là, tout entier, avec son regard bon et doux, ces traits que les difficultés de la vie ont quelque peu durcis et cette expression de touchante bonhomie qui se voile de tristesse.

Il regardait le spectacle de la vie avec une certaine naïveté empreinte de philosophie. Au reste, il était la simplicité même et il ne tirait de son talent nulle vanité. Sa modestie n’était pas, comme celle de certains artistes, calculée et destinée à cacher un immense orgueil. Elle était le fond de son caractère qui se présentait à nu, avec le charme que donne la spontanéité des réflexes sentimentaux. En cela, et en beaucoup d’autres choses, il ressemblait à Corot, qu’il savait comprendre et aimer. Après son séjour en Afrique du Nord, il se sentit souvent – et irrésistiblement – attiré vers le ciel méditerranéen. En 1936, il peignit à Saint-Rémy de Provence, en 1937 à Graveson, près d’Avignon, et en 1938 à Saint Paul de Vence. De la nature provençale il tira des leçons qui l’amenèrent à une conception de plus en plus forte et solide de son art. Les années qui suivirent celles d’Algérie furent sans doute les plus riches, celles où il avait atteint une maîtrise et une liberté d’exécution qui s’adaptaient admirablement à la fraîcheur de son inspiration.

À l’encontre de ceux qui se laissent aller à leur facilité et exploitent inlassablement les mêmes sujets, il cherchait à renouveler thèmes et technique. Il était convaincu que la peinture doit faire réfléchir et il mettait dans la sienne beaucoup de lui-même. Il la voulait organique et sérieusement pensée. Ses compositions, L’été, Les jeunes gens, La résurrection de Lazare, nous montrent, par leur belle densité, que son art tendait vers les conceptions les plus nobles et les plus élevées. C’est sa décoration de l’école de Pontoise qui exprime peut-être le mieux ce qu’il voulait dire. Il y développe l’idée des loisirs de l’esprit avec la force et la sobriété que l’on admire chez un Louis le Nain. Comment ne pas être frappé par tout ce qu’il y a de “racé” dans des œuvres semblables ou dans toutes celles que lui inspirent les spectacles de tous les jours.

Il était ainsi de ceux qui reviennent aux sources mêmes de notre peinture et qui, d’instinct, retrouvent nos plus pures traditions. L’enseignement des maîtres d’œuvre d’Amiens portait ses fruits. Son grand talent, que la souffrance avait précocement mûri, s’était vite écarté des fausses idoles, pour se consacrer à tout ce qu’il y a de profond et de sincère en nous. Analysez ses paysages, ses natures mortes, ses “intérieurs”, qui sont parmi les plus sobres et les mieux équilibrés de notre temps ; vous y retrouverez toujours cette admirable probité d’esprit et du cœur qui fait les artistes d’élite. Vous songez non seulement à Louis Le Nain, comme je viens de le dire, mais à Fouquet, à Chardin, à Corot, à tous ceux qui ont compris ce que révèle de grandeur et de beauté la terre de France.

C’est dire toute la portée et toute la signification de l’œuvre de Richard Maguet. Elle préludait à la renaissance d’une peinture faite de saine pensée et d’équilibre architectural, en un mot, d’une peinture classique. Elle annonçait le retour au sujet, à la composition dont l’impressionnisme nous avait trop déshabitués. Son auteur a ainsi joué un rôle de premier plan dans l’art de notre époque, un rôle qui ne fera que grandir avec le temps ; son inspiration apportait avec elle un sentiment très élevé de la dignité humaine, ce qui lui donne le sceau de l’éternel et de l’universel.

Mobilisé en mars 1940, il dut pendant quelque temps renoncer à la peinture ; on l’employait aux besognes les plus mesquines. Il s’y résignait, à la pensée qu’il pourrait bientôt “réempoigner sa palette” Hélas ! il tomba le 16 juin à Saint-Père-sur-Loire, au moment où il allait traverser le fleuve.

Que, par-delà sa tombe, son admirable message que contiennent les quelques lettres que nous publions, soit entendu de toute la jeune peinture. Il n’est pas, pour celle-ci, de meilleure école que l’œuvre noble, puissante et sereine de Richard Maguet.